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Recherche en psychocriminologie: problématique sexuelle

Cet article synthétise les éléments théoriques majeurs d’une étude que j’ai réalisée sur la population des détenteurs d’images pédo pornographiques a priori non agresseurs.

Les détenteurs d’images pédo pornographiques a priori non agresseurs sont encore majoritairement considérés comme des pédophiles à part entière. Néanmoins certains auteurs mènent depuis quelques années une série de recherches visant à mieux en cerner les spécificités et tentent finalement d’aborder l’idée qu’ils pourraient présenter des problématiques propres. Il devient alors important de se détacher des amalgames lexicaux souvent pratiqués par les médias. Tentons d’aborder brièvement les distinctions entre ces différents termes afin de pointer la multitude des profils psychologiques qui se retrouvent trop souvent assimilés.

La principale caractéristique définissant cette population est qu’elle regroupe des individus accédant, au moyen de leur ordinateur et d’Internet le plus souvent, à des images de nature sexuelle plus ou moins explicites mettant en scène des enfants. Il est particulièrement difficile d’évaluer l’étendue du phénomène de la pédo pornographie tant le développement et la prolifération de cette dernière semblent favorisés par les possibilités technologiques modernes, Internet et l’ADSL en tête. Néanmoins les études révèlent que ces images montrent des enfants de tous âges et des pratiques sexuelles allant de  » la simple photo naturiste  » à des scènes sadiques de tortures (Beech et al., 2008). Au-delà des difficultés de définition que pose cette image pédo pornographique, il semble ainsi émerger de réelles divergences, notamment concernant la place de cette pratique pour les délinquants sexuels utilisant Internet (typologie de Krone, 2004) ou le type d’images visionnées (typologie Copine de Taylor, 2001 ; Typologie SAP, 2002).

Pourtant au-delà de ces dernières, une spécificité commune semble pouvoir apparaitre : le recours à des pratiques de collections. Ces dernières sont la plupart du temps particulièrement fournies, organisées et conservées précieusement par l’individu (Lanning, 2001). De plus un souci plus ou moins marqué semble être apporté à la sélection des clichés afin de donner à la collection une dimension thématique ou narrative. Les phénomènes de collection semblent difficilement explicables poussant certains auteurs tels que Taylor et Quayle (2001) à relever qu’il existe probablement autant de motivations que d’individus. Néanmoins ils soulèvent une distinction majeure : il semble que ces dernières, bien que particulièrement utilisées en support à des pratiques sexuelles solitaires, puissent être utilisées pour des motifs non sexuels.

De plus il semble que les caractéristiques d’Internet puissent jouer un rôle prépondérant dans ces comportements de téléchargement compulsifs, aussi bien du fait de caractéristiques intrinsèques (accessibilité du matériel pédo pornographique, anonymat relatif, gratuité d’une part importante des contenus, systèmes d’échanges de fichiers P2P et Chat bien développés,…) que des spécificités des interactions Homme-Machine ainsi permises. Quayle et Taylor (2003) ont d’ailleurs exposé un modèle d’utilisation problématique d’Internet chez les individus avec des attirances sexuelles pour les enfants menant à ces conduites de téléchargement compulsif de pédo pornographie.

Aussi le recours à l’image pédo pornographique semble pouvoir être envisagée autrement qu’à travers sa seule dimension sexuelle. Dans un précédent travail (Moins, 2008) nous avions soulevé la possibilité que les détenteurs d’images pédo pornographiques a priori non agresseurs aient recours à l’image pour palier des carences en détails et en intensité au niveau de leurs fantaisies. Ainsi une défaillance d’ordre psychique aurait besoin d’être comblée par un recours comportemental aux images afin de pouvoir faire naitre une excitation sexuelle. Nous souhaitions ainsi nous écarter du caractère purement sexuel de ce support pour envisager l’image pédo pornographique sous un angle légèrement différent de celui traditionnellement retenu.

Il est en outre intéressant de s’intéresser à l’articulation de cette dernière dans le fonctionnement plus global de cette population. Le lien semblant unir l’image pédo pornographique et les fantaisies sexuelles laissent à penser que les agresseurs d’enfants auraient recours à des fantaisies sexuelles majoritairement déviantes lorsqu’ils se trouvent dans un état d’affect négatif et à des fantaisies sexuelles majoritairement non déviantes lorsqu’ils se trouvent dans un état d’affect positif (Knight et Prentky, 1990). La nature exclusivement déviante des fantaisies sexuelles des détenteurs d’images pédo pornographiques semblant nettement remise en cause (Sheldon et Howitt, 2008), il est intéressant d’étudier les fantaisies sexuelles dans leur globalité.

Les fantaisies sexuelles ont pour vocation d’être sexuellement excitantes comme l’indique McKibben (1993) et pour cela elles semblent prendre la forme de scénarios assez structurés, que l’étude de Loonis (1999) permet de mieux comprendre. Il apparait qu’au-delà de la dimension d’excitation sexuelle, les fantaisies sexuelles peuvent avoir des roles de nature non sexuelle, notamment chez les individus aux comportements sexuels déviants. Ainsi la nature sexuelle des fantaisies pourrait être utilisée comme un moyen de décharger une excitation de type non sexuel chez certains individus de populations sexuellement déviantes (modèle SFFM de Gee, Ward et Eccleston, 2003). Ce modèle expose notamment des liens entre les fantaisies sexuelles et la fonction de régulation de l’affect et les stratégies de coping. Cette utilisation non sexuelle des fantaisies sexuelles, ou plus précisément cette utilisation du sexuel pour des motifs non sexuels est particulièrement intéressante à étudier.

Certaines recherches relèvent dans la population pédophile que le recours à l’agression et aux fantaisies sexuelles pourraient émerger lors de la survenue d’affects négatifs ou de conflits (Nicole, McKibben & Guay, 2007). De plus Ward et al. (1995) semble avoir repéré deux procédures délictuelles chez les agresseurs sexuels d’enfants : la première liée à des affects négatifs, la seconde liée à des affects positifs, toutes deux suivis par l’émergence de fantaisies sexuelles. Ainsi la variation de l’humeur, entendue ici comme la modification positive ou négative du niveau d’affect habituel perçu par l’individu semble pouvoir jouer un rôle déclencheur dans l’émergence de fantaisies sexuelles et de comportements sexuels.

A la vue de ces différents travaux il nous semble qu’un travail particulièrement intéressant pouvait être mené sur l’articulation entre les conditions d’émergence des fantaisies sexuelles et le recours à l’image pédo pornographique en tant que comportement.

La problématique émergeant ici est de déterminer si une séquence délictuelle peut exister chez les détenteurs d’images pédo pornographiques a priori non agresseurs, liant le recours à l’image pédo pornographique, les variations de l’humeur, et l’émergence de fantaisies sexuelles. La nature sexuelle des images pédo pornographiques ainsi que les caractéristiques d’Internet pourraient alors être des dimensions centrales dans les stratégies d’ajustement et de gestions des affects.

Si tel était le cas, nous pourrions envisager l’idée que les détenteurs d’images pédo pornographiques a priori non agresseurs adopteraient des stratégies inappropriées de gestions des affects et des conflits qui les pousseraient à trouver à travers des procédés de sexualisation des moyens détournés d’évacuer les tensions créées. D’après la thèse que nous soutenions précédemment (Moins 2008) selon laquelle ces individus éprouveraient des difficultés à faire émerger spontanément des fantaisies sexuelles suffisamment détaillées pour être excitantes, la variation de l’humeur pourrait trouver à travers le recours à l’image un moyen privilégié d’expression. La décharge de tension qui en découlerait pourrait alors renforcer ce mécanisme.

Toutefois l’excitation générée par les affects étant gérée par une excitation d’un autre ordre, il pourrait en résulter un retour au calme et non l’obtention d’une satisfaction au sens des travaux de Fain. Ce procédé pourrait aboutir à une répétition mécanique du comportement, expliquant le qualificatif d’addictif (Griffiths, 1998), ou de procédé auto calmant (Szwec, 2004).

Indications bibliographiques

Beech, A. Elliott, A. And al. (2008). The internet and child sexual offending: A criminological review. Aggression and Violent Behavior, Trends and Issues in Crime and Criminal Justice, 279, 1-6. 13, 216-228.

Krone, T. (2004). A typology of online child pornography offending. Trends and Issues in Crime and Criminal Justice, 279, 1-6.

Taylor, M. Holland, G. and Quayle, E. (2001). Typology of Paedophile picture collections. The Police Journal, 74, 97-107.

Sentencing Advisory Panel (2002). The Panel?s advice to the Court of Appeal on offenses involving child pornography. Retrieved, October 21, 2006 from www.sentencing-guidelines.gov.uk/docs/advice_child_porn.pdf

Lanning, K. V. (2001). Child Molesters: A Behavioral Analysis. National Center for Missing & Exploited Children, National Center for Missing & Exploited Children (NCMEC), U.S. Departement of Justice (Office of Juvenile Justice and Delinquency Prevention). www.missingkids.org/enUs/publications/NC70.pdf

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Quayle, E. & Taylor, M. (2003). Model of Problematic Internet Use in People with a Sexual Interest in Children. CyberPsychology & Behavior, 6 (1), 93-106.

Moins, A. (2008). Des images pour partenaire : Une étude sur l’impact des rêveries diurnes dans le processus d’excitation des détenteurs d’images pédo pornographiques supposés non agresseurs. Mémoire de M1, laboratoire Ipsé, Nanterre Paris X, Tome 1 & 2.

Knight, R.A., & Prentky, R.A. (1990). Classifying sexual offenders: The development and Corroboration of taxonomic models. In H.E. Barbaree, W.L. Mashall, & D.R. Laws (Eds.) Handbook of Sexual Assault: Theories and Treatment of the Offender. (pp. 23-52). New York: Plenum. Cité par: Looman, J. (1995). Sexual fantasies of child molesters. Canadian Journal of Behavioural Science, 27, 321-332

Sheldon, K. and Howitt, D. (2008). Sexual fantasy in paedophile offenders: Can any model explain satisfactorily new findings from a study of Internet and contact sexual offenders. Legal and Criminological Psychology, 13, 137-158.

McKibben A. (1993). L’évaluation des fantaisies sexuelles. In J. Aubut, coll, Les agresseurs sexuels : Théorie, évaluation et traitement, 89-97. Paris : Maloine

Loonis, E. (1999). Approche structurale des fantasmes érotiques. Evolution psychiatrique, 64, 43-60.

Gee, D., Ward, T., & Eccleston, L. (2003). The function of sexual fantasies for sexual Offenders: A Preliminary Model. Behaviour Change, 20 (1), 44-60.

Nicole, A., McKibben, A., Guay, J.P. (2007). Des stratégies de gestion des affects et des fantaisies sexuelles déviantes pour prévenir la récidive. In Tardif, M. (Ed.). L’agression sexuelle : Coopérer au-delà des frontières, pp : 195-212. Montréal : Cifas-Institut Philippe-Pinel.

Ward, T., Louden, k., Hudson, S.M. et Marshall, W.L. (1995). A descriptive model of the offence chain for child molesters. Journal of Interpersonal Violence, 10, 452-472. Cité par: Proulx, J., Perreault, C., Ouimet, M., et Guay, J.P. (1999). Les agresseurs sexuels d’enfants : scénario délictuels et troubles de la personnalité. In J. Proulx, M. Cusson, et M. Ouimet, Les violences criminelles, chapitre 9, pp. 187-216. Québec : Les Presses de l’Université Laval.

Griffiths, M. (1998). Internet addiction : does it really exist. In J. Gackenbach. Psychology and the Internet: Interpersonal, interpersonal, and transpersonal implications, New York, Academic Press. Cité par: Quayle, E. et Taylor, M. (2002). Paedophiles, Pornography and the Internet: assessment issues. British Journal of Social Work, 32, 863-875.

Szwec, G. (2004). Les procédés autocalmants en psychosomatique et en psychiatrie de l?enfant. Neuropsychiatrie de l’enfance et l’adolescence, 52, 410-413.

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