Violences sexuelles dans l’enfance : comprendre la culpabilité qui poursuit les victimes à l’âge adulte

12 Oct 2026 | A la Une, Thérapie familiales, Thérapies individuelles | 0 commentaires

Pourquoi certains enfants ne disent-ils pas non ? Pourquoi peuvent-ils ressentir du plaisir ou de l’attachement envers la personne qui les abuse ? Et comment se libérer de la culpabilité à l’âge adulte ?

Il existe des blessures de l’enfance qui ne prennent véritablement leur sens que des années plus tard. Des événements vécus sans comprendre, des sensations difficiles à interpréter, des émotions contradictoires qui continuent de troubler la mémoire.

Pour certaines personnes ayant subi des violences sexuelles pendant l’enfance, la souffrance ne se limite pas aux actes eux-mêmes. Elle réside aussi dans les questions qui surgissent à l’âge adulte : « Pourquoi je n’ai rien dit ? », « Pourquoi je ne me suis pas défendu ? », « Pourquoi je retournais voir cette personne ? », « Pourquoi ai-je parfois trouvé cela agréable ? »

Ces interrogations peuvent engendrer une intense culpabilité. Pourtant, l’adulte juge souvent les réactions de l’enfant qu’il était avec des capacités de compréhension, de décision et de protection qu’il ne possédait pas encore.

Ce qui se passe dans la tête d’un enfant

Un enfant n’est pas un adulte en miniature. Ses connaissances de la sexualité, sa compréhension des intentions d’autrui et son autonomie affective évoluent progressivement. Il découvre son corps, ses émotions, ses relations et les limites entre lui-même et les autres.

Ressentir n’est pas comprendre

Dès l’enfance, certaines sensations corporelles peuvent être agréables. Mais éprouver une sensation n’équivaut ni à identifier les intentions sexuelles d’une autre personne ni à saisir les enjeux d’une interaction. L’enfant peut donner à ce qui lui arrive le sens d’un jeu, d’un câlin, d’une marque d’affection ou d’un secret, particulièrement lorsque l’abus survient dans une relation de confiance.

À quel âge peut-il comprendre ?

Il faut distinguer la découverte du corps, la compréhension intellectuelle de la sexualité et la capacité de faire des choix libres et éclairés. Il n’existe pas d’âge unique auquel un enfant serait soudain psychiquement prêt à faire face aux sollicitations sexuelles d’un adulte.

Période Repères développementaux
Petite enfance (0–5 ans) Découverte du corps et de l’intimité ; compréhension très limitée des intentions sexuelles d’un adulte.
Enfance (6–10 ans) Compréhension croissante des règles et des secrets, mais forte dépendance affective et asymétrie avec les adultes.
Préadolescence (11–13 ans) Transformations pubertaires et curiosité sexuelle ; capacités d’analyse des manipulations encore en développement.
Adolescence (14–17 ans) Autonomie et discernement progressifs, susceptibles d’être entravés par l’emprise, la dépendance et les rapports de pouvoir.

Ces repères ne sont pas des seuils de consentement à des relations sexuelles avec un adulte. La curiosité sexuelle d’un mineur ne permet jamais à un adulte de l’exploiter.

Pourquoi un enfant peut-il avoir ressenti du plaisir ?

C’est l’une des questions les plus douloureuses : « Si j’ai ressenti du plaisir, est-ce que je le voulais ? » La réponse est non. Les réactions physiologiques peuvent survenir sans volonté ni accord, y compris lors d’une agression.

Une excitation génitale, une lubrification, une érection ou un orgasme sont des réponses corporelles possibles, et non des décisions. Il faut distinguer sensation corporelle, vécu émotionnel et consentement. Le corps peut réagir pendant que la personne subit une situation imposée.

Un enfant peut donc avoir éprouvé une sensation agréable tout en étant victime. Il peut aussi n’avoir ressenti ni peur ni douleur sur le moment : cela ne change rien à la responsabilité de celui qui a franchi ses limites.

Un corps qui réagit n’est pas un enfant qui consent.

Plus tard, cette sensation peut devenir source de honte lorsque l’adulte relit la scène avec ses connaissances actuelles. Il peut éprouver de la difficulté à faire coexister « j’ai été victime » et « j’ai ressenti quelque chose d’agréable ». Pourtant, ces deux réalités ne sont pas incompatibles.

Pourquoi l’enfant ne dit-il pas non ?

Les représentations sociales suggèrent qu’une victime devrait crier, fuir ou se défendre. Or les réactions face à la menace sont variées, et aucune réaction ne permet, à elle seule, de déterminer s’il y a eu consentement.

La sidération et le figement

Face à un événement menaçant ou incompréhensible, le système nerveux peut entraîner une immobilisation involontaire, une impossibilité de parler ou une sensation de détachement. Cela peut se produire dans certaines situations traumatiques, mais pas systématiquement.

Ne pas savoir qu’on peut refuser

L’enfant apprend à faire confiance aux adultes et dépend d’eux pour sa sécurité. Lorsqu’une personne censée le protéger transgresse ses limites, il peut ne pas comprendre ce qui arrive ni imaginer qu’il a le droit de s’y opposer.

Préserver la relation

Accepter, rester docile, éviter de contrarier l’autre : ces réactions peuvent aussi constituer des formes d’adaptation à une relation marquée par l’autorité, la peur de perdre l’affection ou la dépendance. Elles ne constituent pas une approbation.

Pourquoi certains enfants retournent-ils voir l’auteur ?

L’auteur de violences peut être aussi une personne qui joue, écoute, offre des cadeaux ou manifeste de la tendresse. L’enfant peut apprécier ces moments et s’attacher véritablement à elle, tout en subissant des comportements abusifs.

Dans certains cas, une mise en confiance progressive (« grooming ») crée un lien privilégié, encourage des secrets et repousse peu à peu les limites. Il devient alors difficile pour l’enfant d’identifier une transgression ou d’en parler.

Ce que l’enfant recherche peut être de l’attention, de la reconnaissance ou la continuité d’un lien, non l’abus lui-même. L’affection portée à une personne ne rend pas acceptable sa conduite.

On peut avoir aimé une personne et avoir été victime de ses actes.

Pourquoi la culpabilité surgit-elle parfois à l’âge adulte ?

Avec la maturation, la personne acquiert de nouvelles connaissances sur la sexualité, les limites et les rapports de pouvoir. Elle peut comprendre bien plus tard que des faits vécus comme un jeu ou une attention avaient une dimension abusive.

Mais regarder le passé à travers les yeux de l’adulte crée un piège : « J’aurais dû savoir », « J’aurais dû dire non », « Je n’aurais pas dû y retourner ». Ces jugements oublient la situation de dépendance et les capacités réelles de l’enfant.

Dans certaines situations, se croire responsable donne aussi une illusion de contrôle : imaginer qu’on aurait pu empêcher les faits semble parfois moins angoissant que reconnaître une impuissance passée. La culpabilité n’est pourtant pas une preuve de responsabilité.

Culpabilité et honte : deux blessures différentes

La culpabilité concerne généralement ce que l’on pense avoir fait : « J’ai laissé faire ». La honte touche davantage la perception de soi : « Il y a quelque chose de mauvais en moi ». Chez certaines victimes, le souvenir d’une réaction agréable est interprété à tort comme une preuve de complicité ou un trait de personnalité.

Or une sensation corporelle, un besoin d’affection ou un comportement d’adaptation ne déterminent pas la valeur morale d’un enfant. La responsabilité des violences appartient à leur auteur.

Des répercussions possibles sur la vie adulte

Les conséquences sont variables : il n’existe pas de trajectoire psychologique unique. Certaines personnes rencontrent des difficultés dans leur relation au désir, au corps, aux limites ou à l’intimité ; d’autres connaissent des troubles psychotraumatiques ; d’autres encore construisent une vie affective satisfaisante.

Une personne peut parfois éprouver de la peur lors de contacts intimes, peiner à exprimer un refus, ou associer certaines sensations à la honte. Elle peut aussi ressentir simultanément colère et tendresse envers l’auteur. Ces réactions ne sont ni systématiques ni, prises isolément, des preuves d’abus.

Comment se dégager de la culpabilité ?

Replacer les faits dans le contexte de l’enfance

Au lieu de demander « Pourquoi n’ai-je pas dit non ? », il peut être plus juste de se demander : « Est-ce que je comprenais les intentions de cette personne ? », « Est-ce que je savais que je pouvais refuser ? », « De quoi dépendais-je à cette époque ? ».

Séparer ressentis et choix

Une sensation agréable n’est pas une autorisation. Une affection n’est pas un consentement. Le silence n’est pas une demande. L’absence de résistance n’est pas une participation volontaire. Ces distinctions doivent parfois être travaillées longtemps avant d’être ressenties comme vraies.

Accueillir l’ambivalence

Il est possible de conserver des souvenirs agréables d’une personne tout en reconnaissant les violences qu’elle a commises. La reconstruction n’exige ni de nier l’attachement passé ni de pardonner.

Peut-on réellement se libérer de cette culpabilité ?

Oui, une diminution significative de la honte et de l’auto-accusation est possible. Parfois, elle commence par un déplacement du langage : « J’ai laissé faire » devient « Je ne savais pas comment réagir » ; « J’étais complice » devient « Mon corps a réagi à quelque chose que je n’avais pas choisi ».

Le passé ne change pas, mais sa compréhension peut évoluer. La personne cesse progressivement de demander à l’enfant qu’elle était de porter une responsabilité qui appartenait à l’adulte.

Que dire à l’enfant que l’on a été ?

Si un enfant de huit ans vous confiait qu’un adulte lui a imposé des gestes sexuels, mais qu’il n’a pas résisté et qu’il a parfois apprécié des moments passés avec lui, l’accuseriez-vous ? Probablement pas. Vous chercheriez à comprendre ce qu’il savait, ce qu’il ressentait et pourquoi il n’a pas été protégé.

Beaucoup d’adultes survivants s’adressent pourtant à eux-mêmes avec une sévérité qu’ils n’auraient jamais envers un autre enfant. Apprendre à regarder sa propre histoire avec la même compréhension peut être une étape majeure du cheminement.

La culpabilité n’est pas une preuve de responsabilité

Un enfant n’a pas besoin d’avoir crié, fui, souffert visiblement ou détesté l’auteur pour être reconnu comme victime. Il peut avoir ressenti du plaisir sans avoir consenti ; aimé sans avoir choisi les abus ; être resté silencieux sans avoir accepté.

La reconstruction passe aussi par la possibilité de ne plus se condamner pour les réactions de l’enfant que l’on était. La responsabilité des actes incombe à la personne qui les a commis.

Lectures complémentaires

  1. Le livre noir des violences sexuelles — Muriel Salmona et Manuel Leonetti. Dunod, 3e éd., 2022. Psychotraumatisme, mémoire traumatique, sidération et culpabilité.
  2. Le corps n’oublie rien — Bessel van der Kolk. Albin Michel, 2020. Effets du traumatisme sur le corps, les émotions et les réactions de défense.
  3. Abus de faiblesse et autres manipulations — Marie-France Hirigoyen. JC Lattès, 2012. Manipulation, emprise et rapports de pouvoir.
  4. Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste — Dorothée Dussy. Pocket, 2021. Inceste, silence familial et rapports de domination.

Ressources et accompagnement

  • Organisation mondiale de la santé (OMS) — Responding to children and adolescents who have been sexually abused : https://www.who.int/publications/i/item/9789241550147
  • National Child Traumatic Stress Network — Sexual Abuse : https://www.nctsn.org/what-is-child-trauma/trauma-types/sexual-abuse
  • CIIVISE — Ressources sur les violences sexuelles faites aux enfants : https://www.ciivise.fr/
  • Haute Autorité de santé — Évaluation et prise en charge des syndromes psychotraumatiques : https://www.has-sante.fr/